DOM JUAN

DE MOLIÈRE

CRÉATION DU COLLECTIF PAMPA

MISE EN SCÈNE DE MATTHIEU DESSERTINE


Il n’y a pas d’ironie dans mon rêve de Dom juan. L’amour y est total, grandiose et déchirant. Tous y sont pris comme dans une toile et l’araignée n’est pas celle qu’on croit. L’araignée est le monde des hommes ; comme à leur habitude après avoir inventé la plus belle des idées, l’amour, ils ont voulu la tenir prisonnière. Après l’avoir affublée d’ailes, de flèches, de victoires sur la mort, ils ont voulu lui mettre un cadre, une aiguille sur les ailes comme un lépidoptérophile (collectionneur de papillons!). Et Dom Juan, libertin, c’est à dire (contrairement à l’idée commune) homme pour qui, depuis les découvertes Galliléennes, l’homme a perdu son statut de pivot de l’univers et éprouve la sensation d’une douloureuse rupture, et qui voit dans cette dégradation de sa personne dans l’ordre cosmique une raison objective de refuser les contraintes de la religion chrétienne et de s’opposer aux croyances de son temps; Dom Juan est révolutionnaire. Il s’attaque non pas à la femme en tant que telle mais à la place de celle ci; objet du religieux ne pouvant aspirer qu’au mariage ou au couvent, objet du tiers état qui n’aspire qu’a acquérir un titre de noblesse, et qui n’est que tributaire d’une société de classe, masculine et patriarcale. Il ne s’attaque pas à la noblesse mais aux codes de l’homme et de la bravoure. Dom Juan en use quand il le veut. Il se joue de ce qu’il est, de son identité. Il se joue des normes sociales, de la bourgeoisie de la noblesse et du clergé, c’est une figure authentiquement insoumise, libertaire et rétive aux enclaves du monde tel qu’il est façonné à son époque. Je ne vois pas en lui une figure triste ou dépravée par ennui mais une force vitale, un désir de vie tellement fort qu’il ne peut être satisfait que par la mort. Les flammes dans lesquelles il tombe sont celles de la brûlure de Dieu et de l’amour divin. Son eros, comme il se doit, ne peut se défaire de sa pulsion de mort, son thanatos.

 

Il est une sorte de janséniste doublé d’un panthéiste. Un élu par la grâce. Il pense que l’attitude de l’homme est de ne croire qu’en Dieu (la nature, la logique, le réel que l’on palpe) et pas en sa recréation humaine, cet anthropomorphisme qui lui donne un visage un corps et une église. Il est une sorte de punk qui aurait choisi l’infiltration pour tout détruire et affirmer la force de l’amour terrestre. Ni dehors, ni dedans, entre les lignes. Un amoureux fou de l’amour fou. Les deux jours que nous traverserons avec lui dans cette pièce déstructurée (Molière s’est débarrassé des unités de temps, de lieu et d’action) ne montrent pas de différence (selon moi) avec son quotidien, hormis la rencontre avec le commandeur. Il épousa de nombreuses femmes, échappa à de nombreux duels et créanciers, tenta de dévoyer de nombreux pauvres et résista à la parole paternelle à de nombreuses reprises. C’est un aventurier et sa quête du désir l’oblige à toujours rechercher le nouveau, l’inconnu du présent. Aussi, il ne sait pas quoi faire de qui vient du passé; Elvire ou Dom Louis. Le passé est une dette pour lui, et les racines de son histoire lui sont choses étrangères. L’amour qu’il porte est vrai, intense. Simplement son objet n’est pas une femme, un homme, un lieu, une chose mais le monde comme figure érotique. Il veut tout embrasser mais ne rien posséder. Dans ses mémoires, Casanova tombe à chaque page éperdument amoureux. Le fait qu’il doive partir et laisser ses amours n’est dû qu’a son passé. Criblé de dettes et ayant falsifié souvent son identité ( de noble à prêtre ou à aventurier célèbre), il est recherché et menacé de mort. C’est le coeur en lambeaux qu’il quitte chaque matin une nouvelle bien aimée. Si les procédés de Dom Juan diffèrent de ceux de Casanova, ils ont à mon avis en commun ce besoin de sédentarité empêché par un passé qui leur en veut.( Pour citer G. Deleuze, les nomades du désert sont des sédentaires rattrapés par les tempêtes de sable. )

 

Leur quête du plaisir absolu (à Dom Juan et Casanova) les a conduit à semer derrière eux le trouble et l’incompréhension. Et à construire une foule d’ennemis. La morale les moeurs et les principes nous empêchent. Nous réduisent et nous volent. Dom Juan est un esthète. Un vrai Epicurien. Un être sans attaches que le désir le plaisir et l’amour. L’inquiétude et l’angoisse que sa figure nous inspirent sont les reflets de la vraie liberté. Il plonge en nous et nous rappelle qu’avant d’être des êtres sociaux , normés et éduqués, nous sommes des puissances de désir, et des fous du présent. Nous nous interdisons ce que lui s’autorise et c’est pourquoi nous l’admirons, le méprisons autant. Et nous jugeons en lui ce qui est manque en nous.

 

Je veux faire voir dans notre travail non pas le déclin d’un homme usé mais les derniers instants sur terre d’un homme à son zénith. Qu’il attire la mort ou qu’elle l’attire à lui, elle est sa passion la plus folle. Il m’importe que le désir soit permanent, qu’a sa rencontre le monde devienne poisseux et chaud, qu’il ait été, malgré les malheurs qu’il cause, pour chacun d’entre nous une rencontre impossible à surmonter, que cette liberté libre nous laisse cette légère amertume des amours de jeunesse, jamais finis, jamais vraiment éclos, qu’on traîne en soi toute sa vie. Le village dans lequel nous allons proposer le spectacle, Ponchapt, offre naturellement les espaces à l’action. Les champs, les sentiers, les routes, les collines pour le voyage. Les maisons pour les rencontres et les repas. L’église pour le mausolée. Et comme à notre habitude avec Pampa, le ciel et la lumière pour la beauté! Le soir viendra se satisfaire du corps de Dom Juan dans les flammes et le festin de pierre.